Ma Critique de « Écoutez nos défaites » de Laurent Gaudé

Écoutez nos défaitesMa première lecture de la rentrée littéraire. Je n’ai pas pris de risques : on est rarement déçu avec Laurent Gaudé, et « Écoutez nos défaites » est un bien beau roman, mêlant une construction complexe et un style tout en finesse.

« Écoutez nos défaites », ce sont 6 histoires qui se mêlent et s’entremêlent. 3 personnages fictifs contemporains, 3 grandes figures historiques.

  • Assem est un agent des services secrets français, un tueur de la République. Sans remords mais pas forcément sans états d’âme.

« Es-tu prêt à partir ? » C’est cela que lui demande son oncle. Et il comprend mieux maintenant . On ne peut partir au combat avec l’espoir de revenir intact. « Souviens-toi de Mycénes… » Au départ, déjà , il y a le sang et le deuil. Au départ déjà , il faut accepter l’idée d’être amputé de ce qui vous est le plus cher. Au départ, déjà, la certitude qu’il n’y aura aucune victoire pleine et joyeuse.

  • Mariam est une archéologue irakienne. Elle travaille pour l’UNESCO et se bat pour retrouver les objets pillés au musée de Badgad lors de l’invasion américaine. Elle lutte contre les forces qui déstabilisent son pays et tout le moyen-orient, contre la barbarie qui représente l’exacte contraire de ce qu’elle est et de ce en quoi elle croit. Accessoirement, elle lutte aussi contre son cancer.

Elle a passé la journée à recueillir des témoignages et tous disent la même chose : la peur, le visage profond de l’effroi face à ces hommes dont le surgissement signifie l’éclipse de notre monde. Tout sera brûlé. Ils sont venus pour régner, s’emparer des villes, des corps, des esprits.

  • Sullivan Sicoh est un déserteur américain. Il faisait partie des services spéciaux américains. Il était à Kalafgan, au nord de l’Afghanistan, quand un drône américain a bombarbé une école et en 2011, il faisait partie de l’équipe qui a capturé, puis exécuté, Ben Laden à Abbottabad.

  • Le Général Grant se bat contre les armées confédérées lors de la guerre civile américaine. Artisan de la victoire des unionistes, il est surnommé le « boucher » tant les pertes de son armées sont colossales.

Jusqu’à sa mort il y aura cela en partage entre lui et les troupes ennemies : cet instant-là, tête basse, où l’homme est allé si loin qu’il n’en était plus un.

  • Un autre général, Carthaginois celui-là : Hannibal marche sur Rome à la tête de son armée, franchissant les Alpes avec ses éléphants. Hannibal veux faire fléchir Rome et faire ployer l’Histoire.

Ils égorgent, mutilent, un à un, jusqu’à ce que quinze mille corps salissent les eaux du lac de leur sang, quinze mille corps d’hommes qui pensaient vivre ce matin et qui flottent, trois heures plus tard, tandis que les brumes se dissipent enfin, offrant à Hannibal le spectacle horrible de sa victoire.

  • Enfin, c’est l’histoire d’Hailé Sélassié, le roi des rois, Empereur d’Éthiopie, descendant de la reine de Saba. D’abord en lutte contre l’envahisseur Italien, fuyant son pays, précipitant la fin de la SDN dans une quasi auto-dissolution puis en lutte contre son temps, perdant le rapport avec son peuple et son pays.

Ils comprennent alors que ce n’est pas un vaincu qui vient demande l’aumône. L’Histoire hésite-t-elle encore ? Il continue son discours, se sent de plus en plus fort. Rien ne peut l’ébranler. Il est de la lignée du roi Salomon. Que peuvent bien Badoglio et Graziani face à lui ? Il est de la lignée de la reine de Saba et ce qu’il est venu apporter ici, ce n’est pas une supplique. Les délégués commencent à le sentir et ils l’écoutent avec plus d’attention. L’empereur face à eux est un fossoyeur, pas de l’Éthiopie, mais de la Société dans laquelle ils siègent. C’est cela qu’il dit.

Chacun, tour à tour, seront victorieux ou défaits… mais chaque victoire porte en elle une défaite. La violence de la guerre, tout le sang versé, toutes les vies brisées, tout cela est magnifiquement décrit et dit bien le prix de la guerre. Quelle guerre mène vraiment à une victoire ?

Le livre est écrit à la première personne du singulier. À chaque début de paragraphe, le narrateur change. Il faut un temps pour s’y habituer, pour retrouver qui parle, restituer l’époque… mais rapidement, une étrange cohérence transparait au travers de ces récits. Laurent Gaudé arrive à abolir les frontières et la temporalité.

Quelle vie sera possible après tout cela ?
Comment pourra-t-il oublier l’odeur de la poudre, la vision des cadavres ? Il est resté trop longtemps dans la guerre.
Des jeunes gens sont morts d’avoir suivi ses ordres.


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Écrit par moko Tous les billets de cet auteur →

Lomographe, lecteur… et maître de la toile d’araignée… et expert en accessibilité… et des trucs dans les medias, les réseaux, le marketing, le design…

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