Manifeste pour un web éthique

Manifeste pour un web éthique

  • Je travaille dans une banque « banquier = profiteur »
  • Nous vendons aussi de l’assurance « assureur = voleur »
  • Je fais partie de la Direction Commerciale, je fais du marketing « marketeux = pas sérieux

Et pourtant, j’ai des valeurs qui m’importent.

Il faut dire que je zone sur le web depuis plus de 20 ans et que, depuis plus de 20 ans, je suis enthousiasmé par cette utopie incroyable : un village planétaire, universel, décentralisé, ouvert à tous, où chacun est encouragé à donner et à recevoir, où la connaissance se partage pour mieux s’enrichir, où tout le monde est égal, où on dépasse les différences.

Mes études m’ont appris beaucoup de choses, mais pas la conception web… Du coup, j’ai appris en faisant. En faisant des erreurs, souvent.

Par exemple j’ai découvert qu’il était de bon ton d’optimiser ses images en 1996 quand en rendant visite à des amis utilisateurs de modems (ceux qui faisaient tu tu tut) et que je me suis rendu compte de la différence avec notre réseau universitaire, et de l’impact de mes grosses images (à la con) sur leurs nerfs (voire à l’époque sur leur portefeuille).

J’ai peu à peu appris à structurer mes informations, à les rendre accessibles, j’ai travaillé à faire des sites plus robustes, plus performants. Plus tard encore, j’ai appris à les rendre responsives, adaptatifs. Bref, j’ai appris le métier, avec la volonté de « bien faire ».

Je voudrais partager avec vous ces valeurs. Et comme je me rends compte que certaines sont, si ce n’est en danger, du moins questionnées, je voudrais en profiter pour faire un inventaire de ce que nous, travailleurs du web, pouvons faire à notre niveau pour contribuer à :

  • ce qu’il reste accessible, c’est-à-dire respectueux des gens,
  • maintenir son universalité,
  • travailler à sa pérennité,
  • faire un usage raisonné des données…
  • … et des ressources

Un web respectueux des gens = un web accessible à tous

En me professionnalisant, mais aussi en essayant de rester à l’écoute, j’ai pris conscience peu à peu de la diversité des utilisateurs de nos sites, mais aussi de la chance que le développement d’internet pouvait être pour eux, et donc de la nécessité impérieuse de tenir compte d’un concept alors assez barbare, l’accessibilité numérique.

Accessiweb

Je suis expert Accessiweb depuis 2008.

L’accessibilité numérique est la mise à la disposition de tous les individus, quels que soient leur matériel ou logiciel, leur infrastructure réseau, leur langue maternelle, leur culture, leur localisation géographique, ou leurs aptitudes physiques ou mentales, des ressources numériques.

Tim Berners-Lee

Être expert Accessiweb, ça veut dire quoi ?

L’esprit d’internet, c’est permettre au plus grand nombre d’avoir accès à l’information, de participer au débat… ou juste, s’il en a envie, de poster des photos de chats sur facebook.

L’important, c’est que chacun puisse apporter sa voix quel que soit son handicap éventuel.
On cible plusieurs déficiences : sensorielles (cécité, surdité…), cognitives (troubles mentaux, troubles d’apprentissages…), motrices (tétraplégie, bras cassé). Mais la déficience n’est pas le handicap.

Handicap. Perte ou restriction des possibilités de participer à la vie de la collectivité à égalité avec les autres.

Le handicap, c’est quand une personne perd, ne serait-ce qu’en partie, cette possibilité de consulter ou d’interagir avec nos sites.

Nos visiteurs peuvent avoir des déficiences mais s’ils subissent un handicap, c’est de notre faute.

L’essence du web, c’est son inclusivité, le fait que tout le monde soit invité à y participer. L’accessibilité, c’est le moyen que nous avons pour que ça reste une réalité.

opquast ExpertPlus tard, au fil de mes lectures, des conférences ou des réunions d’experts auxquelles j’ai assisté, des discussions et des rencontres qui m’ont enrichit, j’ai découvert le concept de « Qualité web ». C’est un autre concept barbare, peut être un peu plus simple à promouvoir en entreprise que l’accessibilité. Je dis cela sans renier la nécessité de l’accessibilité… non mais la qualité est un concept tout aussi positif, mais plus vaste. une sorte de meta=concept, un Cheval de Troie !

La qualité Web est « l’Aptitude d’un service en ligne à satisfaire des exigences implicites ou explicites. »

Elie Sloïm

L’intérêt de la qualité web, c’est son approche globale et multidisciplinaire. Elle adresse à la fois :

  • La Visibilitéstrong> de votre site, tout ce que vous faites pour qu’il rencontre son audience
  • Sa Perception, pour qu’il ne rebute pas les utilisateurs, qu’ils s’y retrouvent
  • La Technique, pour qu’il fonctionne correctement, qu’il soit performant, sécurisé

Tout cela au service de

  • Vos Contenus, qui sont forcément intéressants, pertinents, à jour…
  • ou vos Services, qui sont de qualité également pour favoriser la confiance de vos clients, et donc leur fidélisation.

Vous voyez ? Ça concerne tous les métiers du web, ça commence avant que vos visiteurs n’arrivent sur votre site, et ça se termine bien après leur départ. C’est une approche autant autour de l’UX, l’eXpérience Utilisateur, que d’UI, l’Interface Utilisateur.

Si vous voulez être respectueux des gens, soyez respectueux de tous et traitez l’expérience de vos utilisateurs comme un tout.


Un web universel = un web accessible à tous

Justement, un web universel, c’est un web accessible à tous.

Là, vous vous dites que je yoyote… mais non. L’accessibilité, c’est respecter le gens, là je parle de respecter leurs choix. Un web universel, c’est donc un web qui fonctionne quelque soit le navigateur, le système d’exploitation et le matériel que vous choisissez d’utiliser. C’est lié mais ce n’est pas exactement la même chose.

J’ai connu un temps où fleurissaient les boutons « made for ie6« , un temps où on envoyait des messages aux webmasters des sites que nous consultions pour signaler des incompatibilité avec Netscape/Phoenix/Firefox et où ils répondaient « Utilisez Internet Explorer ! ».

Un web accessible à tous, c’est un web où chacun choisit librement comment il y accède.

Nous sommes en 2018, IE6 n’est plus qu’un mauvais souvenir mais on voit maintenant des works best with Chrome » et…

…la teneur des réponses des services clients n’a pas changé. Le web est parfois fatiguant. C’est un éternel recommencement et il faut qu’on soit vigilants, qu’on reste vigilants…

« Cette réponse est optimisé pour du 800×600 et pour l’année 1995 ». C’est exactement ça, et ça doit rester comme ça.

Un autre danger, pernicieux, pèse actuellement sur l’universalité du web : depuis 25 ans, le web se base sur des standards, pilotés par le W3C, un consortium international dont les travaux sont publics et les décisions consensuelles. HTML, CSS, JS… mais aussi les guidelines d’accessibilité.

Aujourd’hui, que se passe-t-il ?

Pour satisfaire la soif insatiable de rapidité des internautes, de nouveaux formats, fermés, opaques, ont vu le jour : Facebook a ses Instant Articles, Apple propose des News et Google pousse AMP (Accelerated Mobile Page).

Pourquoi est-ce un problème ?

Parce que pour répondre à cette problématique, ces « standards » s’appuient sur l’HTML mais l’optimise pour améliorer les performances… Ils l’optimisent ? Oui, alors en fait, ils le brident : plus que des scripts prévalidés, on ne sait comment, via une liste blanche, que des régies présélectionnées, que des composants standardisés.

Sorry, this page is not valid AMP HTML

L’innovation ? Ne vous inquiétez pas, c’est Google qui s’en charge. Les GAFA innovent, pour le bien de tous, évidemment. Ne vous inquiétez pas.


Un web antirouille = un web pérenne

J’ai aussi constaté combien il était important de penser à la pérennité du web. Penser antirouille.

Si on n’y prend pas garde, certains sites, certains contenus, vieillissent mal, très mal. Or l’essence même du web, ce sont les contenus. Si on n’y prends pas garde c’est l’essence du web qui est en danger.

Ça peut être cause de ces nouveaux modèles fermés qu’on vient d’évoquer, ça peut être à cause de mauvaises pratiques en terme de structuration de l’information, de sémantique ou d’accessibilité… Mais la conséquence est chaque fois la même : des sites qui rouillent, des informations qui se perdent.

Pour mon premier site, je ne m’inquiète pas : il s’affiche toujours correctement dans un navigateur de 2018, il s’affiche même plutôt pas mal sur un téléphone mobile.

Je jouais l’autre jour avec Wayback machine, notre fidèle machine à voyager dans le web. Elle a commencé à archiver les sites en 1996 et aujourd’hui elle propose de retrouver 327 milliards de pages web… Mais que va-t-il se passer lorsque ce seront nos navigateurs qui refuseront d’afficher les contenus développés en Flash, en Silverlight ou qui font un usage immodéré de scripts sans proposer d’alternative ? Ils seront définitivement perdus…

Le web c’est un Patrimoine, or un patrimoine, ça se transmet.


Un web respectueux de ma vie privée = un web digne de confiance

Autre chose, j’ai envie que le web reste digne de confiance, qu’il respecte ma vie privée.

Là, je voulais vous parler de Marc Zuckerberg annonçant The Age of Privacy is over (« Le temps de la Vie Privée, c’est terminé »).

…mais en creusant un peu, il s’avère qu’il n’a jamais dit ça, enfin pas vraiment. La relation à la Vie Privée, chez Facebook, c’est compliqué.

Du coup, j’aurais pu vous parler d’Eric Schmidt qui s’étonne de ce besoin qu’ont les gens de protéger leur vie privée. Pour Eric Schmidt, si vous avez une vie privée, c’est louche.

If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place.

Eric Schmidt

Moi, question vie privée, je serai plutôt Edward Snowden : ça me préoccupe, et pas parce que j’ai des choses honteuses à cacher, non, juste parce que ça ne regarde que moi, qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, que la vie privée, c’est comme la liberté d’expression, on ne se rend compte de son importance que lorsqu’on en est privé.

When you say I don’t care about the right to privacy because I have nothing to hide, that is no difference than saying ‘I don’t care about freedom of speech because I have nothing to say’ or freedom of the press because I have nothing to write.

Edward Snowden

Et puis, finalement, question « vie privée » nous sommes en Europe, et nous sommes 3 semaines après le GDPRmagedon, alors je vais plutôt évoquer rapidement le RGDP (Réglement Général sur la Protection des Données).

Le RGDP est entré en vigueur le 25 mai. Pour tout le monde, ça a été une révolution : nous, entreprises, on a du lister toutes les données personnelles qu’on récoltait et qu’on stockait et, pour chacune, on a du trouver une justification – probante – pour la récolte, l’utilisation, et pour la conservation. Souvent, cela nous a encouragé… à réduire les données récoltés : moins de données, moins longtemps, mieux ciblés.

C’était justement cela le but du législateur : nous responsabiliser et nous habituer à penser à la protection des données dès la conception. Privacy by design.

Et même « Privacy by default » car la vie privée ne devrait pas être une option.

(vous pouvez aussi travailler à protéger votre vie privée mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui)


Un web respectueux de la planète = un web eco-compatible

C’est ce que j’ai appris le plus tardivement : que le web peut paraitre immatériel mais qu’il a un impact, physique, sur la planète.

Si internet était un pays, il serait le 3e plus gros consommateur d’électricité au monde avec 1500 TWH par an (La question n’est d’ailleurs pas de savoir s’il va devenir la première source mondiale de pollution, devant la Chine et les États-Unis. Non, la question, c’est de savoir quand).

Répartition des impacts en terme d’émission de gaz à effet de serre :
  • Utilisateurs : 47%
  • Réseau : 28%
  • Data center  : 25%

Quelques chiffres… éloquents

  • data center consomme autant qu’une ville de 30 000 habitants.
    En France, nous avons actuellement 182 data centers, c’est 8% de la consommation électrique nationale.
  • Chaque heure, 12 milliards de e-mails sont envoyés : 18 centrales nucléaires
  • Chaque heure, 140 millions de requêtes Google : l’équivalent en CO2 de 1000 A/R Paris <> New-York

Alors on fait quoi ? On peut agir à peu près à toutes les étapes du cycle de vie d’un projet web.

  • Conception fonctionnelle

    • Se restreindre aux fonctionnalités indispensables. Frugalité
  • Conception graphique

    • Mobile First et sobriété
  • Conception technique

    • Utiliser des technologies adaptée
    • Limiter les animations
    • Éviter les échanges serveurs
  • Développement

    • Optimiser les assets : images, JS, CSS
    • JS écoconçu
  • Hébergement

    • Livrer des contenus optimisés, si possible statiquement
    • Avoir une stratégie de cache efficace

Comme le web est le web, certains se sont déjà interrogés sur les méthodes de « conception responsable ».

Opquast (encore), greenIT… 0n trouve beaucoup de chose, on peut s’en inspirer, on peut les appliquer, voire on peut contribuer à faire connaitre, mais aussi à les faire évoluer.

(vous pouvez aussi travailler votre propre empreinte « digitale » mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui)


Conclusion

Soyons clair. Je ne vous demande pas de ne mettre en ligne que des sites totalement accessibles, labellisé AAA, que des pages respectant l’intégralité des référentiels qualité, que des chartes sans images pour économiser de la bande passante. Je ne vous demande pas de renoncer à utiliser des données personnelles quand c’est utile et pertinent (utile et pertinent pour moi, pour vos clients). Non, je vous demande du bon sens et de la bonne volonté. Je vous demande de vous impliquer et de vous sentir concernés. Et surtout, je ne vous demande pas une révolution, je vous demande des changements positifs. Petit à petit, à petits pas, multipliez les comportements vertueux.

C’est le concept de japonais de Kaizen : une amélioration continue, des changements qui vont dans le bon sens.

Kaizen, nom masculin. Kaizen est un terme japonais composé des mots « kai » et « zen » qui signifient respectivement « changement » et « bon ». Le terme kaizen est utilisé dans l’industrie pour désigner l’amélioration continue au sein d’une entreprise nécessitant l’implication de tous les acteurs.

Pour que le web reste le web, c’est à nous d’assumer nos responsabilités, un web éthique, c’est d’abord l’éthique de ceux qui font le web.

Références : Faites appel aux copains professionnels

  • L’association Braillenet travaille depuis 20 &ans à faciliter l’accès des personnes handicapées à la culture, à l’éducation, à l’emploi et à la citoyenneté, par la recherche, le développement et la promotion de solutions innovantes mettant en œuvre les technologies de l’information et de la communication. Accessiweb en constitue le pôle « Accessibilité du web » et travaille sur des référentiels pour mettre en pratique les standards issus des travaux du W3C et sur la formation et le conseil à destination des professionnels du web. Enfin, elle anime le Groupe de Travail Accessiweb.
  • La société opquast, la référence quand on parle de qualité web : certification, labellisation, formations…
  • Temesis, la société de conseil à l’origine du projet opquast (mais les 2 sociétés sont désormais distinctes.
  • Atalan, encore une société de conseil spécialisée sur l’accessibilité numérique et la sensibilisation au handicap. Ils proposent notamment un excellent L’accessibilité numérique, et si nous agissions ? qui permet de simuler certains handicaps courants (daltonisme, malvoyance, cécité, surdité et handicap moteur).

Écrit par moko Tous les billets de cet auteur →

Lomographe, lecteur... et maître de la toile d'araignée... et expert en accessibilité... et des trucs dans les medias, les réseaux, le marketing, le design...

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